maude maris

Introducing Art press, n°407

par Julie Crenn
janvier 2014

Entre peinture, volume et dessin, Maude Maris construit un univers plastique et mental axé sur la mise en scène d’un monde peuplé de formes, d’objets et de couleurs soigneusement articulés.

À sa sortie de l’école des beaux-arts de Caen en 2003, Maude Maris peint des paysages artificiels, des maisons éventrées, des grottes, des aquariums. Une réflexion sur la ruine et sur une forme de représentation idéalisée de la nature est progressivement mise en place. L’artiste produit ainsi des paysages figés dans le temps, baignés de lumière douce et de couleurs irréelles. Ces dernières proviennent de matériaux synthétiques servant à la confection d’environnements et d’objets vecteurs d’une vision rassurante et maîtrisée de la nature. À cela s’ajoute un intérêt pour l’architecture, le construit et sa relation à l’espace. C’est d’ailleurs ce qui va mener l’artiste à passer une année à la Kunstakademie de Düsseldorf dans l’atelier d’Hubert Kiecol. « Avec lui, je recherchais une rigueur et une exigence nécessaires à mon propre travail ».1 Là, elle travaille en collaboration avec des architectes et produit essentiellement des œuvres en volume. Elle se nourrit également de l’art contemporain allemand qui joue un rôle inspirateur : les photographies de Frank Brauer ou de Thomas Demand, la sculpture d’Imi Knœbel, la peinture de Thomas Huber ou encore les projets architecturaux de Gottfried Böhm. Par la peinture et le volume, l’observation des paysages factices génère l’envie de les créer. Maude Maris opère alors à une recherche visuelle intense pour entamer une nouvelle approche. Entre 2009 et 2010, elle récolte des images sur Internet pour les retravailler au moyen d’un logiciel. « Je voulais ainsi maîtriser tous les paramètres liés au point de vue. »

Au sein d’un espace virtuel, baigné d’une lumière artificielle, les « objets » sont mis en scène. Maude Maris compose ses propres natures mortes sur l’écran, puis les transfère sur la toile. Le logiciel lui permet de jouer sur l’intensité lumineuse et de créer des zones d’ombres, qui, d’une autre manière découpent l’espace. Pourtant, alors qu’elle gagne une maîtrise des effets lumineux, elle perd le rapport à la matière et à la couleur. Une réappropriation se fait nécessaire. « Je ne voyais plus l’intérêt et le sens de travailler à partir d’objets et d’images qui ne m’appartenaient pas. ». L’artiste procède alors à la recherche d’objets en lien avec l’idée d’une nature contrôlée : des jouets, des rebuts du quotidien, des éléments décoratifs. Après un travail de découpe, de ponçage et de moulage au plâtre, l’empreinte de l’objet est peinte au moyen d’une palette synthétique : bleu-vert, gris argenté, rose pâle, beige ou marron doré. Les nouveaux objets sont ensuite disposés dans une boite à trois murs, ouverte au-devant. Les compositions sont photographiées, puis peintes sur toile. L’œuvre finale découle ainsi d’un long processus jalonné de filtres conduisant à une image lissée. En écartant l’épaisseur et la texture, l’artiste souhaite conserver un effet distancié, quasi chirurgical, par rapport au sujet.
Le monde en scène

Au départ, Maude Maris travaillait à partir d’un seul objet, développant ainsi une réflexion sur l’isolement, la solitude de l’objet disposé dans un espace vide et neutre. Au fur et à mesure, d’autres objets ont colonisé ce même espace. Ils participent au caractère théâtral de son œuvre puisqu’ils adoptent à la fois la fonction de décor et de personnages. Au fil des moulages, l’artiste constitue une collection d’objets, qu’elle classe selon des familles en fonction de leurs formes, de leurs couleurs ou de leur pouvoir d’évocation. Ils sont à ses yeux des « caractères qui se partagent une même scène ». Les moulages colorés sont mis en scène au creux d’une même pièce, qui, tour à tour revêt un costume naturel ou domestique. Les acteurs mutiques et énigmatiques font appel à nos souvenirs, notre imaginaire et notre histoire. Maude Maris prolonge ainsi l’art de la mémoire mis en œuvre, entre autres, par les Primitifs Italiens qui représentent à ses yeux une source d’inspiration importante. Leurs peintures figurent des espaces ouverts offrants différentes temporalités qui à leur engendrent plusieurs narrations au sein d’une même œuvre. Les natures mortes de Maude Maris sont figées dans le temps et l’espace. Il revient au regardeur de déambuler mentalement sur la scène pour percer les secrets de ces paysages à la fois attirants, gourmands, fascinants mais aussi déroutants et insolites.

Traces et empreintes

Puisqu’elle procède par prélèvements constants, l’empreinte constitue un élément moteur dans sa pratique. Le moulage des objets trouvés est une première forme d’empreinte. Ses pièces en volume se trouvent également être les empreintes des œuvres peintes. En effet, les sculptures représentent l’envers du décor de ses peintures. L’artiste utilise les plans au sol de ses objets dont elle prélève le dessin pour le découper dans des planches de polystyrène coloré. Les sculptures peuvent ainsi être lues comme étant les fantômes de ses caractères. Elles participent à la création d’environnements où photographie, peinture, sculpture, dessin sont réunis. Si nous pouvions entrer dans la peinture et contourner les objets, nous serions confrontés à tout ce qui peut exister en arrière-scène, hors champs, hors cadre. « Les volumes sont l’extérieur et les peintures sont l’intérieur de l’espace. » Ainsi, le regardeur poursuit une déambulation physique et sensorielle dans le travail pictural.

Quelle que soit la porte d’entrée, Maude Maris nous engage à pénétrer dans son univers doux et déstabilisant. Depuis peu, elle a abattu les murs de la boîte, laissant ainsi entrer la lumière naturelle. Chaque geste, aussi infime soit-il, comporte un flot de conséquences. Les reflets, les couleurs, les brillances, les ombres ne sont plus les mêmes. La dimension théâtrale s’estompe peu à peu pour faire entrer le réel : complexe, immaîtrisable et inattendu.